Mars. Vies minuscules.

Auteurs convoqués : Pierre Michon Vies minuscules, Nicolas Bouvier Le poisson-scorpion
Techniques : être saisi par un personnage de papier, flash-back, en écho à l’oeuvre de Pierre Michon mars 2016.jpg

De notre atelier, sont nés plusieurs « Vies »:

« VIE DE MEMET TAKSIM » (Thierry)

dont vous pouvez écouter la lecture par l’auteur, sur SoundCloud  : cliquez sur le lien ci-dessous :
Vie de Memet Taksim

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[ Vie de Memet Taksim

Me voilà à nouveau à me perdre dans Fatih. Enveloppé dans ce calme si particulier qui contraste silencieusement avec l’effervescence bruyante et cosmopolite d’Istikal cadessi. Les rues me semblent désertes, une absence de trafic à peine perturbée par ces chats faussement errants qui me coupent la route. Je me perds un peu en recherchant cette mosquée qui comme souvent ici naquit église et où se cachent sous des tapis élimés des mosaïques christiques et presqu’oubliées. Je prends à droite, une fois, deux fois puis à gauche. Rien, pas l’ombre d’un petit minaret. Je ne retrouve pas mon chemin. Quelques gamins me toisent. Gêné, je hâte mon pas. Cette mosquée se joue de moi et mes souvenirs aussi.

Perdu dans mon routard de 2007 je fouille mes notes presqu’effacées avec l’espoir d’y trouver un fil d’Ariane quand, j’entends au loin, derrière un coin de rue, une course effrénée. Le pas fort, ferme, rythmé, s’accélère encore. Le bruit résonne jusqu’à me faire entendre le souffle du coureur. Mes yeux se lèvent et là, il surgit … Memet, Memet Taksim.

Memet, rencontre improbable, rencontre inexistante, moi planté là et lui courant je ne sais où pour suivre, qui ? quoi ? ou peut-être fuir ?

Je l’avais rencontré lors de ma première venue dans l’ancienne Byzance, cireur de chaussures hélant les passants de Taksim. Je le croisais tous les jours et avais fini par lui laisser lustrer des tennis qui n’en avaient pas besoin. Je lui avais dit aimer sa ville et il m’avait offert son sourire et son prénom, Memet.

Il m’avait dit venir d’Usküdar, ce quartier de la rive asiatique qu’avait étonnamment chanté Eartha Kitt dans les années cinquante. Son père était décédé et il travaillait depuis au cœur d’Istanbul à briquer les chaussures de ses compatriotes et à vider le portefeuille des touristes. Il rentrait chaque soir, traversant le Bosphore pour retrouver sa mère et sa sœur, tentant de reprendre le rôle du père parti trop tôt. Mes tennis au cuir usé ne brillaient pas beaucoup plus après les va et vient du tissus encrouté de cirage. Je lui avais laissé quelques pièces et avait repris ma déambulation vers la Corne d’or.

Je pense à lui souvent. Il est de tous mes récits stambouliotes, personnage réel devenu pour moi Memet Taksim. Et le voilà presque dix ans plus tard qui ressurgit dans ma vie. Pas le temps de l’arrêter, juste le temps de brandir mon iPod et de l’attraper au vol, le garder pour toujours figé dans son élan, transformer le visage de ma mémoire en une photo montrant toute son énergie, sa force, sa volonté. C’est sûr, il ne fuit pas, il avance.

Je décide de laisser là mon pèlerinage vers cette mosquée perdue et de rentrer à mon hôtel. Mosquée qui se rie de moi, c’est elle, là, immobile et intemporelle juste derrière Memet Taksim sur cette photo prise à la volée …. ]

« VIE DE JOAO SENDERO DA MAR » (Elisabeth)

Joao

[ Lisbonne . Je grimpe dans les rues étroites de l’Alfama, ce quartier qui sent la sardine .Appareil photo en bandoulière, je cherche des visages qui veuillent bien être capturés dans ma boîte noire. Je fais signe à une poissonnière qui me tend un long poisson épée, elle accepte que je fasse son portrait. Je cadre, mais suis trop près. Un pas en arrière et je bouscule un gars, occupé comme moi à capter ces scènes de rue.Il porte un petit chapeau feutre semblable à celui des musiciens américains d’aujourd’hui mais il me fait penser à Ulysse : barbe noire et regard perdu vers des ailleurs.
– « Excusez moi ! » lui dis-je.
Il me répond dans ma langue et ajoute que la photo que je viens de faire devrait être marrante. On se montre quelques images sur les écrans de nos appareils : des visages, des bateaux. Je constate que toutes ne sont pas faites au Portugal.Ici, des Sioux ; là , des gratte-ciel. Il a beaucoup voyagé. Chez lui, il a tant de photos… des grands formats et puis celles qu’il faisait avec son frère Ricardo.
-« Si ça te dit voir nos photos, tu peux passer chez moi, c’est à deux pas d’ici. »
En marchant, il me raconte  :
-« Gamins, on se faufilait dans les fentes des palissades qui entouraient un terrain vague planté d’herbes de la pampa, près de chez nous. On avançait entre ces grands roseaux à plumes, on se prenait pour les conquistadors portugais du XVème siècle Magellan, Coelho. Un morceau de bois nous servait de machette . Quand on a été plus grands, notre curiosité nous a menée au delà de notre quartier. On a voulu fixer ce qu’on découvrait sur la pellicule » . Au 28 de la rue, il me fait signe que c’est là, dans cette maison où du linge pend aux fenêtres. L’escalier est vraiment raide. Les murs de l’appartement sont couverts de cadres. Poésie de l’amoncellement ! Joao me montre une première photo : on y voit Ricardo.
Sur son cou : un tatouage bleu qui fait écho aux azulejos du mur derrière lui, il est en train de photographier quelque chose, vers la droite. Je remarque que la ressemblance des deux frères est flagrante et que Ricardo porte un pull à rayures .
-« Oui, c’est un marin. Il a traversé l’Atlantique, suivi la route des grands navigateurs vers le Brésil. Il y a rencontré une femme. Il est resté là-bas. »
Bien que la complicité avec Ricardo lui manque, Joao continue à arpenter rues , routes et sentiers qu’il photographie. Il expose un peu partout …à Paris parfois.
Nous échangeons nos adresses tout en sachant que nos chemins ont peu de chances de se recroiser un jour.  ]

« VIE DE NINO MUSIC » (Isabelle)

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Février. Tempêtes.

Auteurs convoqués : Claudie Gallay Les déferlantes, Michel Le Bris Un hiver en Bretagne
Techniques : lecture transverse de la carte météo du journal quotidien papier, invention d’un personnage, lui donner vie février 2016

[Madeleine Annonciation] :

Annonciation était maintenant bien vieille. Du moins c’est ce qu’on disait d’elle. Tout le monde dans le village la connaissait car elle avait tenu de longues décennies une petite épicerie. Etait-elle vraiment vieille ? Elle se posait parfois la question et puis regardait son frère jumeau, celui avec qui elle avait toujours travaillé, celui avec qui elle vivait encore dans une jolie maison au cœur du village où ils étaient nés. Annonciation avait eu dans sa jeunesse deux amoureux, les deux avaient un jour pris un ferry et n’étaient jamais revenus sur l’île. Elle ne leur en voulait pas, elle avait toujours senti en elle une sorte de torpeur, de lourdeur qui pèserait sur son destin. Elle avait toujours aussi détesté son prénom : Annonciation ! Plus elle vieillissait, plus elle rendait son prénom responsable de la pauvreté de sa vie.

Annonciation aimait la solitude, elle aimait marcher, jouir des couchers de soleil en haut du village près du vieux moulin, elle aimait aussi parcourir les sentiers muletiers et caresser la truffe des chiens qui y gambadaient à défaut de flatter la croupe des ânes qui avaient peu à peu disparu.

Ce jour-là elle était passée sous les premières bourrasques annonciatrices de la tempête, le ciel avait pris une blancheur de craie avec l’arrivée de masses sombres et elle en admirait les quelques déchirures d’un bleu lavande. Elle était sur le chemin du retour et laissait parfois courir un regard indifférent sur la plage déjà désertée, déjà mordue par une fine écume.

Un coup de tonnerre fracassa le silence et aussitôt ce fut un déluge de pluie drue, puissante comme le sont les averses de mi- saison sur les îles. Annonciation hâta le pas, l’eau déferlait des montagnes et le chemin s’était déjà transformé en un petit torrent. En contrebas elle voyait l’eau couleur d’acier bouillonner à l’avant des bateaux de pêche dont les fiers mâts tanguaient dans une fascinante symphonie.

Annonciation se dit qu’il lui faudrait prendre un autre chemin pour revenir chez elle, qu’il lui faudrait descendre jusqu’à la plage et prendre la grande avenue qu’elle n’empruntait plus depuis ses plus jeunes années. Elle avait remonté sa robe jusqu’à ses genoux…et marchait dans l’éclat arc en ciel de la réverbération de la lumière sur l’eau. Elle s’étonna qu’il fut déjà si tard, pensa à son frère qui peut-être s’inquiétait. L’horizon devenait confus entre ciel et mer et elle songea que ça avait été toujours cela sa vie, cette confusion entre la réalité et le rêve, la présence et l’absence.

Elle s’engagea vers le quai, les eaux diluviennes dégringolaient de la montagne et formaient sur la route une curieuse rencontre d’eaux boueuses avec les lames salées de la mer Egée. Annonciation tout en avançant pour regagner au plus vite le refuge de sa maison se laissait aller au plaisir de ces curieux méandres, elle en ressentait une excitation qui ne l’avait pas piquée depuis des années. Le quai n’était certes pas encombré de monde mais le ballet au ralenti des voitures à hauteur d’eau jusqu’aux essieux, les trottoirs gagnés par on se savait plus quelle eau, celle du ciel ou de la mer, l’amusèrent.

Et pour la première fois depuis 30 ans elle passa devant le port où les ferries déversent ou engloutissent les passagers dans un halo de lumière et un va et vient sonore qui incite au voyage. Elle s’arrêta au débarcadère, s’étonna de ne pas être revenue là depuis si longtemps. N’était-ce pas cela la vie : partir, revenir, comme la pluie était venue et laisserait place demain à un soleil radieux qui inonderait les collines de l’île. Justement un ferry s’approchait du port. Avec tous ses flots en mouvement, elle se laissa aller à la curiosité d’une manœuvre sans doute difficile. Elle attendit avec le sentiment au fond d’elle-même d’une décision qui l’engageait comme si elle était là pour elle ou pour quelqu’un. Les passagers descendirent, elle salua quelques connaissances, un peu gênée de se trouver là devant eux.

La tempête semblait prendre un léger repos. Une belle trouée de ciel délavé s’élargissait sur un fond encore couleur d’encre. Elle songea qu’il était plus que temps de se hâter. Comme elle rajustait sa robe et arrangeait d’un coup de main sa belle chevelure brune, elle croisa le regard d’un homme. Dans ce regard elle lut ce qu’elle avait oublié depuis que les autres étaient partis, ceux en qui elle avait cru, ceux qui lui avaient fait croire qu’elle n’était pas assez belle, pas assez désirable pour rester avec elle. Elle s’imagina soudain que ce bel homme pouvait encore s’arrêter devant elle, la saluer, lui demander son prénom. Elle aurait répondu sans hésiter : Maria…Eleni…Konstantina…

Au même instant elle ressentit comme une certitude qui s’imposait : la vie était belle ! sa vie n’était pas finie ! elle avait 53 ans ! Elle se sentit un moment désorientée par tout cet espace de vie, de liberté devant elle…

Et puis un violent ressac d’espoir, de rêve, submergea ses doutes. Alors elle décida que tout cela suffisait, trop d’absences, trop d’attentes surtout, les siennes, les attentes de ce qu’elle n’avait pas vécu et puis les attentes des autres, de ce qu’elle devait donner, faire et ne jamais défaire. Elle quitta le quai et se faufila dans le joli dédale des ruelles étroites blanchies à la chaux. Désormais Annonciation serait maîtresse de sa vie elle irait dès le lendemain au bureau d’état civil et changerait de prénom.

20161126_121321.jpg[Madeleine Annonciation]

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Novembre

Auteurs convoqués : Georges Perros Dessiner ce qu’on a envie d’écrire, Alain Serres Il y a le monde, Gérard Le Gouic Poème de l’île et du sel,
Technique : écrire les lieux, habiter la carte géographique

novembre 2015