Septembre. Récit inventé.

Auteur convoqué : Michel Butor La Modification
Techniques : un projet, un moyen de transport, le décor, les personnages : ACTION !
8 paragraphes, une seule phrase chacun, commençant par : pourvu que / ainsi / c’est donc / alors / jamais / ce qu’il vous faudra  / vous / quand (en respectant l’ordre, donné par Butor)
Un temps : le futur simple

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[Elisabeth  Voyage en train]

Pourvu que ce voyage dont vous avez tant rêvé tienne ses promesses : rencontres, paysages entrevus derrière les vitres biseautées de cet Orient Express qui, depuis le début du XXème siècle , relie de son cordon ombilical l’Europe à l’Asie. Vous rejoindrez la gare de l’est et ses verrières monumentales, vos valises ventrues seront prises en charge par un porteur en uniforme de chez Courrèges : tissu d’un violet profond, casquette gansée de ruban doré, souliers vernis et gants de fine peau.

Ainsi vous embarquerez dans le wagon 27, dont le numéro figure sur votre ticket placé dans la poche intérieure de votre manteau de popeline. Ah ! Ce ticket, quelle frayeur il vous aura fait lorsque, cinq minutes avant de quitter votre appartement, boulevard Hausmann, vous ne le trouviez plus. L’extérieur du wagon sera fraîchement repeint d’un bleu marine lustré, on y lira le O et le E entrecroisés d’Orient Express.

C’est donc dans ce train où rode encore le fantôme d’Agatha Christie et de George V, que vous voyagerez en direction de la Turquie : Istanbul et ses palais le long du Bosphore, ses porcelaines aux motifs bleus, ses minarets et ses ponts. Puis le train poursuivra son périple le long de rivières bordées de peupliers, au pied de montagnes mauves encapuchonnées de brume et vous rejoindrez la Russie. Des noms de villes vous reviendront en mémoire : Vladivostok, Mytichtchi, Novossibirsk , et vous croirez voir, le long des canaux, des haleurs – hommes ou chevaux- vous vous réciterez quelques phrases de prose poétique germées dans le cerveau de Blaise Cendrars.

Alors vous viendra l’envie -une fois bien installé dans votre cabine aux boiseries marquetées- l’envie de prendre dans votre sac un roman de Tchekhov ou plutôt de Tourgueniev. La pluie dessinera des chemins et des rails sur les vitres. Vous calerez un coussin derrière vos reins et vous ferez servir un thé à la bergamote. Vous n’irez pas tout de suite à la rencontre des autres voyageurs. Le hasard fera les choses, plus tard, dans le wagon restaurant. On vous placera près d’un homme en veste de tweed couleur mousse, vous remarquerez ses belles mains d’artisan, de sculpteur ou de peintre. Vous oserez engager la conversation. Il vous parlera de Faberger, ce joaillier russe qui fut son grand-père.

Jamais vous n’auriez pensé rencontrer une personne au nom si célèbre, lié à ces précieuses boîtes en forme d’oeuf, ornées d’émaux et de scènes issues des contes de la vieille Russie. Il vous offrira un Spritz, boisson d’un rouge somptueux qui évoquera un lever de soleil et dont les fines bulles vous égayeront les papilles. Il évoquera les musées de Saint Petersbourg et de Moscou, les trésors qu’ils abritent, leurs volées d’escaliers en marbre, le scintillement de leurs lustres.

Ce qu’il vous faudra de mémoire pour retenir ces détails et les consigner dans votre journal une fois revenu dans votre cabine ! Bien que vous ayez toujours un Leica dans votre sac à main , vous n’aurez pas osé photographier cet homme dont le visage rayonnait de savoir mais qui vous échappait comme un portrait à la peinture éraflées.

Vous bousculerez ensuite, dans le couloir menant à votre cabine, un jeune homme aux allures de poète maudit. Il portera un grand cahier sous le bras et semblera perdu dans ses pensées. Vous ébaucherez un « pardon » mais poursuivrez votre chemin.

Quand le train abordera les faubourgs de Moscou, vous remiserez vos livres et votre journal dans vos bagages, enfoncerez votre toque de renard sur vos oreilles et vous apprêterez à poser le pied sur un territoire rêvé depuis l’adolescence et auquel vos souvenirs littéraires et filmiques apporteront des nuances pastels.

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[Isabelle – Villa Médicis]

Pourvu que le train parte à l’heure afin que vous arriviez à temps pour prendre un capuccino Piazza Novella, au moment du grand marché si coloré et chantant  du dimanche matin à Rome. train de nuit qui s’ébrouera au départ de Paris à 20h30 pour une arrivée à 9h – pour peu que le voyage se déroule normalement-. Mais 21h sonnera à la grosse horloge de la gare de Lyon  et le train sommeillera toujours…

Ainsi ira le train de nuit pour Rome ! Il partira quand bon lui semblera. Quelques personnes impatientes descendront sur le quai, interpelleront le contrôleur qui lèvera les bras en signe d’impuissance. Vous, vous resterez dans votre compartiment ; sur les genoux : un livre dont le titre sera « les chaussures italiennes »,  un marque-page glissé à la page 150. La faim commencera à vous tenailler et vous sortirez de votre  sac à dos un sandwich tomates mozzarella, acheté chez Pol, dans la gare. L’été s’achèvera et la lumière du soir traversera légèrement la vitre très sale.  Petite secousse ressentie…. Le train démarrera, il sera 22h.

 Ce sera donc enfin le jour du grand voyage qui vous amènera à Rome, Villa Médicis. Vous l’aurez rêvé depuis tant d’années ce séjour dans cette villa mythique aux jardins fleuris où se croiseront les statues Renaissance et les figures de Balthus. Dans ce lieu si riche d’histoire vous croiserez des écrivains et  des plasticiens. Vous  pourrez y créer votre monde imaginaire d’écriture et de collages. 

 Alors, toute à vos rêves, vous découvrirez vos compagnons de voyage : un couple de jeunes amoureux, un homme portant barbe, papillotes et kippa, absorbé par la lecture de la Thora. Vous vous intéresserez à son livre et lui vous expliquera  qu’il va à Rome pour quelques jours afin de visiter la synagogue et l’autre lieu saint : le Vatican.

Jamais vous n’auriez imaginé que votre candidature soit acceptée et  que votre travail d’écriture et de collage aurait séduit un jury sévère ayant reçu certainement beaucoup de demandes écrites. Vous qui vous dévalorisiez si souvent, vous serez dans un état de sidération à l’ouverture de la lettre et vous vous demanderez – et là je vous reconnaitrai bien- si le jury ne se serait pas trompé. Votre voisine très discrètement vous demandera le but de votre voyage  en ajoutant,  avec tant de bonheur dans la voix, qu’elle vient de se marier et qu’elle rêvait d’aller dans la « ville éternelle » avec son amoureux. Avec toute l’humilité qui vous caractérise, vous parlerez de « voyage d’agrément » à cette charmante jeune femme.

Ce qu’il vous faudra faire à l’arrivée du train –de plus en plus en retard, suite à des arrêts non expliqués en pleine campagne –  ce sera de marcher jusqu’à la Piazza Novella pour prendre votre café (rituel nécessaire à toute arrivée en Italie). Vous aurez lu tellement de choses sur Rome et vous savez que cette longue  « piazza » vous séduira car là siègeront quatre fontaines majestueuses.

 Vous sentirez vos yeux se fermer car la nuit sera tombée depuis bien longtemps. Le bourdonnement régulier du train caressera vos paupières en les abaissant. Le contrôleur passera prendre vos cartes d’identité et vous aidera à installer les couchettes pour la longue nuit. Vous vous installerez en bas car vous manqueriez d’air en haut. Vous éteindrez la veilleuse et peut-être le sommeil surviendra-t-il.

Quand vous vous réveillerez, le jour se lèvera et une odeur de café chatouillera votre nez. Vous serez encore loin de Rome mais les passagers du train  s’agiteront. Vous plierez vos couchettes. Les couloirs se rempliront de gens décoiffés, ensommeillés, prompts à parler de leur nuit sans sommeil et de la joie d’arriver bientôt à Rome. Vous parlerez à un jeune homme arrivant dans cette capitale   dans le cadre du programme  Erasmus. Il sera un peu inquiet car ne parlant pas italien et ne sachant comment rejoindre l’appartement en colocation situé près de la Piazza Novella. Vous le rassurerez, l’accompagnerez, puis, après le capuccino tant attendu, vos pas vous mèneront à la Villa Médicis : parenthèse éclairée de votre vie.

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[Monique Voyage à Arles]

Pourvu que la douce mélodie qui, malgré les embouteillages matinaux de la grande ville, vous met doucement depuis l’aurore le cœur en joie, vous faisant à la fois être là et dans un hors temps où l’emploi du futur n’est pas chose évidente, pourvu que cette douce mélodie vous accompagne au long de voyage ferroviaire qui commencera quand vous le vivrez autant que l’imaginerez d’une intensité légère passagère éternelle.

Ainsi, comme deux et deux paraît-il font quatre, vous irez dans ce wagon jusqu’au A d’Arles, dont les deux premières lettres – AR comme aller-retour – vous questionneront peut-être sur l’après ce voyage, fugace interrogation que soleil et douceur sensuelle de l’air parfumé vous feront remiser tant votre actualité ne sera pas là, et vous vous regarderez en reflet inattendu dans la vitre-miroir sur fond paysager aux contours et formes brouillés par l’allure du train, et vous laisserez s’évanouir dans ce défilement à très grande vitesse toute question dispendieuse de temps et d’énergie et si incongrue à vos yeux ouverts sur autre chose.

C’est donc allégée nez au vent inspirée par tous les possibles, sans en pouvoir ni vouloir dire un seul, que vous irez vers cet ailleurs, libre de corps et d’esprit, vers ce que cette aventure d’encre partagée vous proposera de coucher sur le papier.

Alors l’enfant en vous trouvera la main de l’adulte au mitan de sa vie et l’invitera à laisser s’échapper la consigne de la commande officielle et la douce mélodie qui n’aura cessé de vous tenir lieu de charmante compagne au gré de ces cinq heures de voyage depuis la gare de Lyon, cette douce mélodie enveloppante deviendra murmure, murmure plus audible dont l’harmonie s’accordera subtilement à tout ce qui vous compose, et de la tiède torpeur dans laquelle le roulis du train vous plongera après Lyon une délicieuse somnolence mêlée de visions d’un rêve éveillé habillera vos paupières aux couleurs des divagations buissonnières.

Jamais vous ne direz jamais, jamais plus et autres mots définitifs, tiens vous retiendrez l’idée pour le livre, à soumettre dans ce cheminement éditorial à quatre mains, vous la laisserez faire son bout de route et peut-être ce jamais sera-t-il le fil du voyage initiatique qui naîtra de l’union des lettres – les vôtres – et des traits – de l’illustratrice Cécile Colombo – que vous connaîtrez mieux alors, pour des enfants aux visages emprunts des beaux sourires de la diversité.

Ce qu’il vous faudra faire, vous n’en saurez rien jusqu’au bout, bout du quai, bout du jour, bout de la vie aussi sans doute, l’important sera toujours de sentir, savoir recueillir la petite parcelle de beauté même sur les gravas, le regard d’humanité malgré les ruines, la saveur de chaque instant et cela aussi vous tenterez de l’écrire en peu de mots que Cécile illustrera de sa propre perception, enrichissement mutuel dans un désir de partage avec des gamins de tout âge.

Vous, il, elle, eux, humains et chacun un et tous à la fois du grand tout vous habiteront dans ce voyage où le train sera la magnifique première étape, et l’itinéraire au fil des ruelles arlésiennes aiguisera encore plus tard votre regard, versera en vous d’autres regards, belles rencontres d’inconnus reconnus.

Quand, où, pourquoi, comment, tout restera, s’estompera, et la page blanche vous accueillera sans que jamais elle ne songe à vous faire peur.

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